Vendredi 30 avril 2010
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La peinture de Firoz Ghanty bouscule les canons de l’esthétique et de la bienséance. Considéré
à Maurice comme un réfractaire,
il est pourtant à la pointe de l’art contemporain.
LE MAQUISARD DE LA PEINTURE MAURICIENNE
Il est celui par
qui le scandale arrive. Et il en tire une certaine fierté : «On ne peut pas me cataloguer et m’enfermer dans une boîte. Je deviens une espèce de truc dangereux qui se promène.»
Car en exposant son corps nu, il y a deux ans, Firoz Ghanty choquait les bien-pensants de la société patriarcale. Exposition dans laquelle il se mettait à nu face à une société «où
chacun porte une panoplie de masques, qui permet les déguisements utiles selon la laideur des circonstances». Il dénonce ainsi une «morale victorienne», faite «de bondieuseries, de
censure, d’autocensure».
Mais il n’est pas sûr que le message soit bien reçu, ni même bien compris. Précisément parce que la subversion, ce n’est pas juste le choc du symbole, la provoc’ gratuite. L’art est subversif (du
latin subvertere : «tourner sous», renverser) lorsqu’il procède au détournement des idées admises de manière consensuelle. A ce titre, il a un rôle important de production de pistes de
renouvellement pour une société.
Mais depuis l’effondrement mondial des idéologies, et dans une époque où on ne parle plus d’«art» mais de «produit culturel», quel artiste peut encore se prétendre subversif,
faire un vrai travail de proposition d’idées sociétales nouvelles ?
EN AVANCE D’UNE GUERRE
Firoz Ghanty, fidèle à sa philosophie, incarne le dilemme de l’intellectuel contemporain. Faut-il accepter de se faire «mercantiliser » pour rester ancré dans sa société, quitte à se retrouver
dans l’impossibilité conceptuelle de critiquer l’ordre établi ? Ou faut-il refuser cette aliénation qui est pourtant la condition de la survie dans le système, et se retrouver en rupture, tel
l’albatros de Baudelaire ?
Il fut un temps pour Firoz Ghanty, où création artistique et combat politique s’alimentaient l’un l’autre. Militant durant les «années de braise», fondateur d’un groupuscule
«franchement installé dans un raisonnement marxiste-léniniste-maoïste, inspiré de la pensée de Gramsci», il est alors partisan de la voie violente pour prendre le pouvoir et instaurer la
démocratie directe, «dans une conception maoïste». Il le paye d’ailleurs par la prison.
Il poursuit sa route de révolutionnaire en solo après que la contestation syndicale a été absorbée par le système. Dans un pays où l’art ne revendique même plus le droit de bouleverser une
quelconque tradition esthétique, et encore moins les valeurs établies, à une époque où les artistes estiment que leur réussite passe par la reconnaissance institutionnelle et marchande de leurs
oeuvres, Firoz Ghanty a «pris le maquis intellectuel».
Ce qui le place en position de rupture : «Je ne me reconnais pas dans les valeurs professées par les intellectuels, la presse, les artistes», parce que désormais, «les intellectuels et les
artistes ne sont plus que des succursales de la pensée politique et sont incapables de rénover la pensée».
Minoritaire dans sa lutte, certes, isolé, mais pas marginal. Bien enraciné au contraire, à la fois «dans une vocation esthétique universelle» et au coeur de son île natale, car il a
«donné la responsabilité prométhéenne à ce peuple de représenter [s]on monde intérieur».
Continuant à faire oeuvre de renversement et de questionnement des valeurs, la création de Firoz Ghanty ouvre, le temps d’un tableau, ce que l’écrivain américain Hakim Bey appelle des «zones
autonomes temporaires». Sa peinture fournit, libre de tout contrôle venant des pouvoirs établis, des espaces-temps autonomes, à la fois dans le réel et dans l’imaginaire, qui permettent de
«prendre le Large par le Bruissement des Poils du Pinceau, la Plume qui court sur le papier, le Crépitement du Mental de l’Ouvrier- Artisan-Créateur, l’Artiste !» (After Tokyo,
2003).
La peinture de Firoz Ghanty, jetant «aux oubliettes le châssis», l’encadrement du tableau, continue de bousculer les canons de l’esthétique et de la bienséance. Toujours en avance d’une
guerre.
CATHERINE BOUDET
Impact Magazine n°8 du 30 avril 2010