Jeudi 3 mai 2012 4 03 /05 /Mai /2012 12:37

LE JOURNALISTE PEUT-IL ETRE ACTEUR DU CHANGEMENT SANS ETRE AGENT D'AGENDAS ?

 

Quand on parle de liberté de la presse, on parle généralement des atteintes formelles à cette liberté, c’est-à-dire des obstacles qui empêchent le journaliste d’exercer correctement sa mission. Ces obstacles sont généralement la  censure, la difficulté de l’accès aux sources (à Maurice on pointe du doigt l’absence de Freedom of Information Act). On évoque encore d’autres types de contraintes, comme le diktat de la publicité.

 

Il n’est pas mon intention de trancher dans le débat de savoir si la liberté de la presse est menacée à Maurice en raison de ces contraintes. Je renverrai plutôt aux analyses qui soulignent qu’il s’agit surtout pour le journaliste de rechercher un équilibre entre les différents impératifs et obstacles auxquels il fait face, obstacles qui d’ailleurs sont déjà relativement bien identifiés.

 

Mon point aujourd’hui, c’est plutôt d’attirer l’attention sur une autre forme de contrainte qui pèse sur la mission du journaliste. C’est une contrainte qui est beaucoup moins visible, mais qui pourtant encore plus quotidienne, c’est celle de l’influence, je veux parler des tentatives d’instrumentalisation du journaliste.

 

Tentatives d’instrumentalisation, pourquoi ? Même si on parle de l’émergence et de la concurrence des médias sociaux, la presse continue de jouer un rôle important, un rôle que n’ont pas ces fameux réseaux sociaux, c’est celui de « loupe grossissante ». Paraître dans la presse « classique », ça fait exister de façon amplifiée, ça apporte une caution aux personnes ou aux causes. Ils ne s’y trompent pas, les politiciens qui se plaignent d’avoir besoin de s’appuyer sur les réseaux sociaux parce que les médias classiques ne les ont pas assez relayés. C’est dire l’enjeu que constitue la diffusion d’information par la presse dans la bataille des foules.

 

Et d’ailleurs, c’est aussi pour cela que le rôle des médias a été crucial pour la réussite des mouvements populaires de type ‘Printemps arabes’ qui ont renversé l’ordre politique dans plusieurs pays arabes au profit de l’émergence de la voix des citoyens. D’où le thème auquel est consacrée cette année la Journée mondiale de la liberté de la presse : « La liberté des médias aide à transformer les sociétés ». A Maurice également, dans une certaine mesure, on a constaté l’émergence de certains modes de mobilisation populaire, de certaines tentatives d’apporter un changement à l’ordre politique. On peut citer les marches de type Wanted en septembre dernier ou Lamars du 10 mars.

 

La question qui se pose, vous voyez certainement où je veux en venir, c’est de savoir : est-ce qu’il existerait des causes plus nobles que d’autres, qui mériteraient la sympathie du journaliste plus que d’autres ? En se faisant le vecteur de causes si nobles soit-elles, le journaliste ne risque-t-il pas de devenir l’agent d’agendas ? En d’autres termes, le journaliste peut-il être acteur du changement sans être agent d’agendas ?

 

Je ne parlerai pas ici des choix volontaires du journaliste de défendre ouvertement telle ou telle cause, de se positionner, c’est-à-dire de choisir son agenda. Parce que cela relève d’un choix personnel, de la conscience et des enjeux de chacun.

 

 Non, ce dont je veux parler, ce sont les tentatives ou les risques d’instrumentalisation des journalistes à leur insu. Dans une société qui fonctionne de plus en plus sur le mode de la communication politique, il n’est pas toujours facile pour le journaliste de conserver une vocation d’information, face à tous ceux qui voudraient se servir de lui comme d’une plateforme de publicité.

 

On peut prendre l’exemple de la récente pétition pour les Chagos sur le site de la Maison Blanche, où à un moment donné le rôle des médias n’est plus très clair entre leur vocation d’informer sur l’existence de cette pétition, et d’autre part, leur propre participation pour inciter à signer la pétition, et même les pressions exercées pour qu’ils franchissent la ligne.

 

 Il serait utile de rappeler à ce propos, que la manipulation ne commence pas seulement avec la prise de parole, ou avec l’écriture de l’article, mais déjà en amont, avec le type de relationnel qui se noue entre le journaliste et les protagonistes. Et si le journaliste ne prend pas garde de conserver « la main », il se retrouve en position d’être manipulé sans même le savoir, et, quand il s’en rend compte, c’est déjà trop tard.

 

Il n’est pas rare aussi d’entendre, par exemple venant des acteurs de la culture ou d’autres secteurs de la société civile, par exemple qu’untel se dise insatisfait de la couverture médiatique qu’il a eue. Il ne serait pas inutile de rappeler que c’est au journaliste et son média que reviennent le choix de la couverture. Venir se plaindre de n’avoir pas eu une assez bonne couverture, c’est déjà une tentative d’inverser les rôles.


Le journaliste se méfie donc des causes supposées nobles et sans doute doit-il exercer son esprit critique doublement vis-à-vis des causes pour lesquelles il ressent de la sympathie. Afin que cette sympathie ne se transforme pas en vulnérabilité. Parce qu’il est dans l’intérêt de tout le monde que le journaliste continue d’effectuer sa mission d’information.

 

Catherine BOUDET

Allocution prononcée à l'occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, organisée par l'USEP (Union Syndicale des Employés de Presse), à la Municipalité de Port-Louis,  le jeudi 3 mai 2012.

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 


 

 

Par Catherine Boudet - Publié dans : Chronique
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Samedi 21 avril 2012 6 21 /04 /Avr /2012 11:27

En politique, le projecteur est braqué sur les candidats. Mais si ceux-ci sont élus, c’est largement grâce au travail de l’agent politique. Au fait, en quoi consiste cette activité ? Observateur, organisateur, travailleur social, porte-parole… L’agent est un peu tout cela à la fois.

 

AGENTS POLITIQUES : DANS LES COULISSES DU POUVOIR

 

L'agent politique fait partie du folklore électoral local. Aux yeux du public, c’est celui qui colle les affiches avant les élections et qui bariole murs et trottoirs aux couleurs de son parti… «Tapeur» ou «Roder Boute», l’agent politique est également l’objet de beaucoup de préjugés, que les intéressés récusent, en affirmant que «ce sont des exceptions, des têtes brûlées».

 

« Etre agent, ça veut dire être le fidèle d’un parti », affirme Navin Ramsoondur, vice-président de la régionale MSM pour La Caverne-Phoenix. Présent d’un bout à l’autre de la chaîne électorale, l’agent politique se définit avant tout par son engagement. « Parce que nous sommes croyants et sincères. Notre philosophie : on est agent parce qu’on croit en le leader », explique Navin Ramsoondur.

 

Terme péjoratif

S’il reconnaît que les profiteurs existent, Navin Ramsoondur est catégorique : « Nous n’encourageons pas cela », rappelant qu’il existe le délit de trafic d’influence, en vertu duquel un élu n’a pas le droit d’accorder un job ou des faveurs. Toutefois, il concède qu’il est normal qu’un agent bénéficie de certaines facilités, notamment logistiques. « Nu agents, nu dimoune ordinaire, nu pa gagne narien », objecte pour sa part Sashikan Mangar, trésorier de la Labour Agents' Association. « Les trois quarts des agents vivent dans les cités », observe-t-il, tout en soulignant que parmi les agents, on peut aussi bien trouver des artisans et des laboureurs que des enseignants et des médecins. « Et puis, il y a de toutes les communautés. La motivation commune : c’est l’idéal du parti ».

 

Techniquement, l’agent est défini comme le représentant du politicien. Car à l’origine, la fonction d’agent électoral est réglementée par deux textes de loi : le Representation of the People’s Act de 1958 et les National Assembly Elections Regulations de 1968, qui stipulent que « chaque candidat peut nommer, en plus de son agent électoral officiel, une personne qui sera présente dans la salle de vote, appelée le polling agent (…) dans le but de détecter toute tentative de fraude électorale ».

 

Dans la pratique, il s’agit d’abord de rattachement au parti : « Quand Navin Ramgoolam place un candidat, on travaille pour lui. Si li, li ale, nu, nu tuzur la, nous on travaille pour le parti », témoigne Sashikan Mangar. « Ce n’est pas la personne que l’on soutient, mais la figure du leader. Quelle que soit la personne qui devient leader, on la soutiendra. »

 

D’ailleurs, certains récusent le terme ‘Agent’. Au MMM, on préfère parler de «militant» ou d’«activiste», « car l’agent c’est au moment des élections, or nous on fonctionne de façon permanente », précise Reza Gunny, président de la régionale MMM de Quatre-Bornes. Bawansing Sunkur, vice-président et Public Relation Officer de la Labour Agents’ Association se dit pour sa part « agacé » par le terme « agent », qu'il estime « péjoratif, c’est comme si on travaillait pour un élu en particulier, alors que nous militons pour un idéal, pour le bien-être de toute la population ».

 

Pendant les élections, le rôle premier des agents électoraux est de surveiller le bon déroulement du scrutin. Ils sont présents à chaque étape du processus électoral, en même temps que les officiers de la Commission électorale, depuis le vote jusqu’au décompte des voix, en passant par le transport des urnes. Ils participent au comptage et à la vérification en parallèle avec ces derniers. Pour Mahmad Ally Dahoo, Chief Electoral Officer, « ce travail d’équipe avec les agents électoraux est une garantie de transparence. Et puis, il y a des agents de chaque parti, alors X surveille Y et Y surveille X, indirectement cela nous aide ».

 

Mais la frontière peut être bien floue entre le rôle d’observateur des élections, et celui de démarcheur de voix. « Le room agent, il a une copie du registre électoral, et il va donc "couper" les noms de ceux qui ont fini de voter sur la liste. Ensuite, à la pause-déjeuner, il va faire la jonction avec les agents de table qui sont dehors, pour leur dire qui a déjà voté », témoigne Vhalraj Servansingh, responsable pour la circonscription de Grande-Rivière Nord Ouest/Port-Louis Ouest au bureau central du MSM. « Mais il n’a pas le droit d’amener la liste dehors, ni de prendre des notes. Il doit donc le faire de mémoire. Par exemple, il va repérer le nom des familles nombreuses où il y a plusieurs membres qui ne sont pas encore venus voter. Il va le signaler aux agents de table, dehors pour qu’on aille chercher ces personnes. » « Nous avons supprimé la pause déjeuner, qui leur permettait de sortir », précise de son côté Mahmad Ally Dahoo, « Ça résout le problème ».

 

 

Mais la Commission Electorale a parfois fort à faire pour empêcher les interférences. « Nous avions fait des recommandations à la commission Sachs pour demander la suppression des ''yard agents'', car ils peuvent créer beaucoup de désordres », explique le Chief Electoral Officer. Quant aux agents de table, à l’extérieur de l’école, « ces bases nous posent beaucoup de problèmes, car il y a toujours des attroupements, ça gêne la circulation. Parfois il faut faire intervenir la police pour débloquer l’accès à l’école », s’irrite Mahmad Ally Dahoo.

 

Si pendant la campagne, « on doit mettre les bouchées doubles », selon les termes de Navin Ramsoondur, « le rôle des agents c’est aussi d’assurer la présence du parti dans la vie de tous les jours ». Tout d’abord, ce sont eux qui sont responsables de l’organisation des meetings électoraux. Ils doivent faire du porte-à-porte pour distribuer les invitations aux réunions. Ce sont eux egalement, qui remplissent les autobus pour les meetings, qui collent les affiches…

 

C’est donc essentiellement un travail de proximité. Il s’agit de maintenir la présence du parti sur le terrain, en tant que « porte-parole » du parti auprès des habitants, rappelle Reza Gunny. Selon Vhalraj Servanshing, « l’agent, c’est lui qui connaît les gens du quartier, il connaît exactement les tendances en faveur de tel ou tel parti, car il vit là. Un candidat ne peut pas dire qu’il connaît toute la circonscription ».

 

L’agent joue également un rôle de travailleur social : dons aux défavorisés, organisation d’activités caritatives ou de loisirs dans les cités, être à l’écoute des problèmes sociaux… « Par exemple si une famille n’a pas de maison, ou si un chemin n’est pas asphalté, les habitants viennent voir l’agent. Ils savent qu’il est un agent du parti au pouvoir et qu’ils peuvent faire entendre leur voix à travers lui. L’agent va venir voir quel est le problème et le faire savoir aux élus », explique Navin Ramsoondur.

 

« Koustik politik » 

L’action des agents a donc une efficacité en termes de marketing politique pour les élus : « Quand le problème a été résolu, quand la rue a été asphaltée, alors l’agent va faire savoir aux habitants que c’est grâce à l’intervention du ministre ou du député ». 

 

Les agents doivent aussi gérer les décalages entre les réalités du terrain et les décisions ou déclarations des hautes instances du parti. Ce sont eux qui essuient les pots cassés en cas de dérapages des élus. Bawansing Sunkur s’offusque que, « quand un ministre "koz n’importe", quand il tient des propos communalistes, qui c’est qui va devoir le défendre après ? Ce n’est pas facile du tout pour nous face aux mandants. Nou gagne zouré ek dimoun ».

 

Autre moment délicat pour les agents : les alliances. « Lalians, li ene koustik politik », se désole Bawansing Sunkur, « ça peut être difficile pour nous de faire comprendre aux gens. Ce sont les agents politiques qui sont les dindons de la farce ».

 

Le vice-président de la Labour Agents’ Association déplore d’ailleurs que l’agent, pourtant la « cheville ouvrière » du parti, soit souvent ensuite le grand oublié dans la distribution des récompenses politiques et autres nominations de prestige : « Demain quand vous avez fini de leur apporter votre vote, quand ils sont élus, ils coupent le contact. Ils restent assis dans leur belle voiture. Ils ne vous connaissent plus, attention que vous ayez besoin d’eux… » La Labour Agents’ Association a d’ailleurs été fondée en 1977, par les agents eux-mêmes, pour fournir une assistance aux agents et à leur familles en cas de pépin : « Au lieu d’aller supplier un ministre, qui ne vous prend pas en compte, nu prefer dibut lor nu prop lipye », explique son trésorier Sashikan Mangar, rappelant que c’est d’ailleurs suite au décès d’un agent travailliste lors d’une campagne électorale que l’association a été créée.

 

Alors, l’agent politique, ange ou démon ? Toujours est-il que, «si pena agent, ministre pas existe», affirment-ilsavec une certaine fierté.

 

Catherine BOUDET

Journal du Samedi n°116 du 21 avril 2012

 

HORS TEXTE :

Les différents rôles des agents pendant les élections

 Les agents sont présents tout au long de la chaîne électorale, tant pour s’assurer que l’électeur va bien s’acquitter de son devoir civique (et de préférence pour leur parti), que pour prévenir les tentatives de fraude électorale.

 

◗ Le Official Electoral Agent

Chaque candidat désigne son agent électoral officiel le jour du dépôt des candidatures. C’est celui qui est autorisé à encourir les dépenses du candidat et à les soumettre à la Commission Electorale, selon les termes des National Assembly Elections Regulations. Cet agent peut avoir son importance pour le prestige du candidat, au point que « pour les élections partielles, il peut arriver que le candidat du gouvernement désigne un ministre pour ce rôle », confie Mahmad Ally Dahoo, Chief Electoral Officer.

◗ Les Room Agents

Les National Assembly Elections Regulations spécifient que ces agents doivent être postés dans la salle de vote « de telle manière qu’ils peuvent voir toutes les personnes qui se présentent comme électeurs, et entendre leur nom, mais qu’ils ne puissent pas voir comment cette personne vote ». Ils assistent à la fermeture des urnes et accompagnent le transport des urnes vers la chambre forte où elles sont stockées, avec les unités de la Special Mobile Force. Ils peuvent également rester de garde la nuit auprès des urnes. « On a le droit si on veut, mais ce n’est pas systématique. C’est beaucoup plus du folklore, des agents excités qui veulent dire qu’ils ont passé la nuit à garder les urnes », commente Vhalraj Servansingh.

◗ Les Yard Agents

Les yard agents sont présents dans la cour de l’école pour accueillir et orienter les électeurs, mais n’ont pas le droit de faire du canvassing. L’agent fautif est passible de prison, selon la loi. Du côté des partis politiques, on contourne le problème subtilement : « Le yard agent a une grande importance, car c’est la dernière personne qui peut faire basculer les opinions. Alors, on essaie d’avoir un notable, car il n’a pas le droit de leur parler, mais avec sa personnalité, ou une tape dans le dos… », confie Vhalraj Servansingh.

◗ Le Counting Agent

Ce rôle est également défini par le texte de loi, qui stipule que « chaque candidat peut désigner deux personnes au maximum, pour suivre le dépouillement et le comptage des voix ».

◗ Les agents de table

Ce rôle sort du cadre légal. Dans une circonférence de 200 m avant les écoles de vote, chaque parti tient une table, où des activistes font un suivi sur les listes électorales. « C’est là qu’on va pouvoir repérer qui n’a pas encore voté. Cette liste, nous l’achetons auprès de la Commission Electorale, ensuite nous la cassons en termes de rues. Chaque agent a sa liste pour sa rue, il doit s’assurer que tous les sympathisants connus de sa rue sont allés voter », commente Vhalraj Servansingh. Le parti fournit le transport de ces électeurs, surtout dans les quartiers éloignés des centres de vote.

 

 

Par Catherine Boudet - Publié dans : Eclairage
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Samedi 7 avril 2012 6 07 /04 /Avr /2012 12:22

Les Mauriciens ont beaucoup de reproches à faire à leurs dirigeants : clientélisme ethnique, culte de la personnalité, soif du pouvoir… Mais qui sont les véritables responsables du marasme — les hommes politiques cramponnés au pouvoir, ou bien leurs suiveurs aveugles et intéressés ?

 

LA CRISE DU LEADERSHIP POLITIQUE

 

Les remous politiques que traverse Maurice actuellement, avec la prorogation du Parlement et le retour annoncé du Président de la République à l’arène politique, seraient-ils le témoignage d’une crise du leadership politique ? C’est le sentiment qui anime beaucoup de Mauriciens. Alors que différents secteurs de la société civile réclament réforme électorale et nouveaux modes de gouvernement, la classe politique, elle, tente d’énièmes manoeuvres d’arrimage au pouvoir. Mais quel est ce modèle de leadership mauricien et en quoi serait-il en crise ?

 

Ce qui fait qu’une personne soit un leader, ne dépend pas uniquement de ses qualités, souligne le sociologue français Robert Akoun (Dictionnaire de Sociologie Robert, éditions Seuil). Si une personne émerge dans une position de leader, c’est en raison d’un «cocktail» particulier formé par quatre éléments : ses propres caractéristiques personnelles, mais aussi celles du groupe qu’il mène, la nature de sa relation avec ce groupe, et enfin, le cadre politique dans lequel cette relation s’inscrit.

 

Il semble y avoir un écart entre les représentations, quelque peu idéalistes, que se font certains Mauriciens d’un « leader », et leurs opinions sur les dirigeants politiques du pays. «Un leader est quelqu’un qui guide et inspire les gens, qui a de vraies valeurs à offrir aux autres. Il donne la direction à suivre. Il aide à voir ce qu’il y a devant», affirme Sachin S., 34 ans, Field Application Engineer. «Il doit être un modèle dans ses actes et paroles. Il ne doit SURTOUT pas être corrompu ou money-minded», renchérit Sindy M., 23 ans, étudiante à l’Université de Maurice..

 

Mais il semblerait que ce leader idéal soit une espèce rare, voire inexistante à Maurice. « Il n’y a pas de vrais leaders politiques à Maurice malheureusement. Celui-ci parle en tant que Me, Myself and I, alors qu’un leader devrait parler pour son pays car il "lead" le pays et non pas son image », déplore Hassenjee R., 48 ans, Directeur technique de compagnie informatique. «We have no leaders in Mauritius; only cult heroes thriving under the aegis of elitist propaganda», observe Udham S., 23 ans, étudiant en droit.

 

«NIMAK-HARAM»

Cet écart entre le leader idéal et le constat moins reluisant de la réalité, les Mauriciens eux-mêmes en sont bien un peu responsables. «Les Mauriciens trouvent leur confort dans la présence physique du leader dont ils ont décidé qu’il saura sauvegarder au mieux leurs intérêts», affirme Paul L., 50 ans, chirurgien, «Cela n’a aucune importance à leurs yeux que le déficit budgétaire avoisine les Rs 200 milliards, tout ce qui semble importer à ces suiveurs, c’est la perspective que le leader daigne leur lancer quelques miettes du repas sous la table.»

 

Le clientélisme vient ainsi pervertir le rôle que devrait jouer le leader en faveur de l’intérêt général. «Les leaders peuvent venir avec les meilleures intentions du monde mais ils sont entravés par toutes sortes de choses : les gens qui ont contribué à leurs campagnes électorales, les membres de leur communauté ethnique, de leur famille... En voulant faire plaisir à tout ce beau monde, le vrai objectif, c’est-à-dire les membres de la circonscription et le peuple dans son entier, sont relégués au second plan», déplore Saffiyah C., 29 ans, femme au foyer.

 

Le clientélisme et le culte de la personnalité s’accompagnent ainsi de revendications qui n’ont pas grand chose à voir avec l’analyse des programmes et des orientations. «Regardez, sur le wall du Parti Travailliste, les critiques envers SAJ et PRB toute la journée. Sur le wall du MMM, des critiques sur NCR toute la journée. Aucune discussion sur les orientations politiques, tout tourne autour de qui a volé combien, quand et où ! Qui va lire les programmes des partis politiques avant les élections ?» s’insurge Udham S.

 

Et on assiste donc aux retournements de veste dès que les roder boutte ne s’estiment pas satisfaits. «D’où le recours fréquent à l’insulte hindi "Nimakharam", qui vise celui qui "se retourne contre quelqu’un après avoir mangé de son sel"», commente Jooneed Jeeroburkhan, ancien reporter international au Canada et observateur de la scène politique mauricienne.

 

Il en résulte un effacement de la frontière entre intérêt privé et intérêt public – ce qui est d’ailleurs l’une des caractéristiques du leadership autoritaire, comme l’a souligné la politologue germano-américaine Hannah Arendt. «Nos leaders sont d’incorrigibles narcissiques qui dirigent leurs partis respectifs avec la conviction absolue que les partis sont leur propriété privée, et que le pays lui-même est devenu leur propriété privée dès lors qu’ils ont conquis le pouvoir», s’irrite Paul L.

 

DES  « PYGMÉES POLITIQUES»

Selon Hannah Arendt, le leadership totalitaire se définit par la soif du pouvoir, l’usage de la terreur pour faire taire les critiques et une structure étatique monolithique. Ce désir que l’humanité n’ait « qu’une seule tête » s’oppose au vrai leadership. Le vrai leader est au contraire, celui qui entreprend en premier, tout en laissant aussi l’espace aux autres. Il est ce qu’Hannah Arendt appelle le « Primus inter pares », c’est-à-dire un premier entre ses pairs.

 

Pourtant, le leadership autoritaire, voire autocratique, semble être la marque de fabrique des politiciens mauriciens. Quoique ce leadership à la sauce mauricienne peut apparaître pour certains observateurs, comme un ersatz de leadership autocratique. «Il y a un monde de différence entre Lee Kuan Yew à Singapour et les pygmées politiques qui dirigent Maurice», observe Paul L., «Lee Kuan Yew se sert de l’autocratie au bénéfice de son pays et de tous ses citoyens. Nos leaders se servent de l’autocratie pour s’enrichir personnellement et pour promouvoir et protéger les intérêts de leurs amis et familles.»

 

Il constate d’ailleurs que le concept de "primus inter pares" est interprété de façon particulière à Maurice : «Par exemple, bien qu’on ait 24 ministres dans un cabinet, tout le pouvoir repose entre les mains du Premier ministre, et aucun ministre n’osera rien faire sans avoir l’imprimatur du PM d’abord... Ici, on est convaincu que "Primus inter pares" signifie être premier d’entre un groupe d’idiots serviles…» Selon Louis F., 53 ans, CEO d’une société de marketing : «A Maurice, le concept de leadership n’est pas en vigueur, car nous n’avons pas de leaders dans le sens traditionnel du terme. Nous avons un groupe de personnes qui jouent aux chaises musicales et leur position de leaders n’est pas le résultat de leurs qualités mais du fait qu’ils sont nés dedans».

 

UNE «ETHNOGARCHIE»

La culture politique héritée de la période coloniale a ainsi remplacé une oligarchie autrefois «sucrière» par une oligarchie ethnique, pour ne pas dire une «ethnogarchie» … «Souvent ils deviennent "Leader" malgré eux : Navin, à cause de son père, Jugnauth parce que Bérenger avait besoin d’un Hindou, etc.», observe Sindy M. Cette «ethnogarchie» est renforcée par le système politique fondé sur le best loser system qui impose de respecter une représentation ethnique en politique. «Les mêmes leaders politiques sont toujours en place et ils sont toujours réélus, parce que c’est un électorat qui base son vote non pas sur des analyses réfléchies et un idéal de justice, mais sur des motifs primaux tels que l’ethnicité», observe Louis F.


 

Le verrouillage du système électoral fondé sur un vote «tout en un» (où, dans un bulletin unique pour trois députés de sa circonscription, l’électeur a désigné sans le savoir dans la foulée un Premier ministre, un président, et vice-président de la République, etc.,) y est beaucoup dans la direction autocratique que prend la politique mauricienne. «Les Mauriciens sont, bien malgré eux, de simples spectateurs passifs face aux caprices, pirouettes, acrobaties, cirques et autres cinémas de leurs leaders politiques», constate Jooneed Jeeroburkhan.

 

 

«Maurice a un besoin urgent de nouveaux leaders», s’exclame Saffiyah C., «Ceux que nous avons ont fait leur temps. Au lieu de s’accrocher au pouvoir, ils devraient avoir l’élégance de se retirer pour laisser à d’autres de faire leurs preuves». Mais le système électoral et partisan extrêmement conservateur freine le renouvellement des élites : «Malheureusement, comme il n’y a pas d’élection démocratique des leaders au niveau des partis politiques, il semble bien que nous sommes restés bloqués sur un mode pseudo-monarchique où, tant que le leader n’est pas mort, on doit continuer de le supporter», analyse cette jeune mère de famille. Des «méthodes désuètes» et «un manque définitif de modernité», c’est ce que leur reproche pour sa part Alain Bertrand, membre actif d’Azir Moris.

 

 

Derrière l’enjeu du renouvellement des leaders, c’est aussi l’enjeu de faire émerger de nouvelles compétences qui se profile de façon cruciale : «Pendant les 40 dernières années, nous n’avons eu en gros que trois leaders pour le pays, et ils se sont toujours entourés plus ou moins des mêmes personnes. Un nouveau leader mettra en place sa propre équipe, et amènera ainsi des idées nouvelles et fraîches qui permettront de donner au pays une nouvelle direction», estime Sachin S.

 

 

Mais la société civile est à ce point intoxiquée par le mode de communication et d’action des leaders autocratiques, que, tout en réclamant du changement, elle semble en mal d’en amener elle-même, tant elle reproduit ces schémas politiciens auxquels elle est habituée. La démarche du Mauritius Council of Social Service (MACOSS), qui a mis en place un programme de formation en leadership pour les ONG (voir hors texte), vient souligner l’importance, pour la société civile, de se donner les moyens de faire émerger ce nouveau leadership qu’elle appelle de ses voeux. Notamment, elle doit d’abord trouver les méthodes d’approche des autorités, c’est-à-dire les plaidoyers et les leviers nécessaires pour exiger des leaders politiques une ouverture sur la réalité et une responsabilisation.

C.B.

 

 

HORS TEXTE 1

Les Mauriciens et leurs leaders

Udham S. : «Il n’y a pas de crise de leadership en tant que tel. Les moutons sont heureux avec leurs bergers respectifs».

 

Saffiyah C. : «La plupart des Mauriciens ont peur de confronter leurs leaders. Pendant les élections, les gens tendent à oublier les griefs qu’ils ont contre les leaders potentiels. Une fois les élections terminées, les complaintes commencent».

 

Sindy M. : «Nombreux d’entre eux ne valent même pas le titre de leader. Ils ne sont pas à la hauteur. D’ailleurs, jusqu'à aujourd’hui il n’y a aucun leader historique à proprement parler que Maurice a produit.»

 

Sachin S. : «En regardant la situation économique, je dirais que oui, nous avons un bon leader. Notre pays va de l’avant et progresse malgré les difficultés économiques. Il a une vision claire et il dirige le pays en faisant du mieux avec les ressources dont il dispose».

Alain Bertrand : «La classe politique, dans son ensemble, a pris un coup de vieux. Nos leaders politiques dorment sur leurs lauriers. Ils ne se sont jamais remis en question. Leurs méthodes sont désuètes et se basent systématiquement sur la démarcation cultuelle et culturelle entre les Mauriciens de diverses origines ethniques.»

Jooneed Jeerobhurkhan : «Dans l’ensemble, les leaders politiques ne répondent plus aux attentes des Mauriciennes et Mauriciens. Les nouvelles générations dépassent le clientélisme, qu’il soit ethno-religieux ou autre, revendiquent la méritocratie et l’égalité des droits humains».

Paul L. : «Le plus grand échec de nos leaders est le lavage de cerveaux subtil grâce auquel ils obtiennent l’attitude servile de leurs suiveurs, qui croient que toutes les gratuités (transport gratuit, éducation gratuite, services de santé gratuits, ceci gratuit, cela gratuit…) sont données grâce au ‘gouvernman’. Ces suiveurs ne réalisent pas qu’en réalité, le financement de ces gratuités vient de leur propre poche… et non pas de celle des leaders…»

 

 

HORS TEXTE 2

Ram Nookadee, Secrétaire du MACOSS : «Savoir influencer les instances »

 

« LE MAURITIUS Council of Social Service (MACOSS) en partenariat avec le Southern Africa Trust, a mis en place depuis septembre 2011 un programme pour la formation de leaders sociaux. J’avais remarqué que nos leaders dans la société civile n’avaient pas une vision claire de leur rôle et qu’ils ne connaissaient pas les mécanismes par lesquels il faut passer pour négocier avec les gouvernants et les faire changer d’attitude. Ils rencontrent donc de gros obstacles pour faire passer les idées de la population, des sans-voix.


Si le leader ne développe pas une stratégie, il va rester ‘a scared one’. Car c’est toute une stratégie pour influencer les instances. Les leaders politiques maîtrisent des mécanismes pour arriver à ce niveau, ce n’est pas le cas des leaders de la société civile. Le renforcement du réseau est également important dans la formation du leadership, c’est ce qui facilite le consensus et l’échange d’idées. C’est ce qui fait que les autres vont vouloir suivre. Car il faut aussi savoir mobiliser les gens. Si on négocie avec un gouvernement mais qu’on ne représente personne, on n’a pas d’influence. Le leader doit être représentatif.

 

 

On parle beaucoup de l’importance du plaidoyer. Car la vocation du leader social, ce n’est pas seulement en termes de ‘delivery of services’. Tout leader doit pouvoir influencer pour amener le changement, par rapport aux besoins de la population. Il doit être confronté aux problèmes du commun, et les faire remonter auprès des politiciens. Mais il doit aussi appuyer cela avec des évidences, des chiffres. La documentation est donc très importante. Cette professionnalisation du leader qui appuie ses revendications sur la documentation des faits, s’oppose aux demandes de type clientéliste "donne-moi ci, donne-moi ça". A Maurice, tout le monde se connaît, c’est pratique pour trouver des arrangements individuels, mais cela ne permet pas de résoudre les questions pour l’intérêt public.


On veut que ces leaders que nous formons sachent réagir à des arguments, sachent avancer des éléments de réflexion et de discussion. C’est comme cela que l’on peut inciter les décideurs à la transparence, à la responsabilité et à la réalité. »

 

Catherine BOUDET

Journal du Samedi, n°114 du 07 avril 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Par Catherine Boudet - Publié dans : Eclairage
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Samedi 24 mars 2012 6 24 /03 /Mars /2012 13:10

 

Les écoutes téléphoniques existent dans tous les pays du monde, même ceux dits démocratiques, surtout depuis le développement des technologies de surveillance de masse. A Maurice, la pratique des écoutes, dont on ne connaît pas les contours exacts, est relayée par le frisson collectif de se croire surveillés.


ECOUTES TELEPHONIQUES
«BIG BROTHER» VERSION MAURICIENNE

 

«Pa kapav koz lor telephone.» Combien de fois avez-vous entendu cette phrase, ou l’avez-vous peut-être prononcée vous-même ? Cette perception selon laquelle les téléphones seraient sur écoute est encore plus forte en période d’incertitude politique, si l’on en juge par les commentaires récents sur les radios privées, notamment. Cette peur des écoutes est-elle justifiée ?


Légalement, il est interdit de mettre quelqu’un sur écoute sans autorisation préalable d’un juge. Pourtant, la légalité ne semble pas peser bien lourd face aux réalités technologiques et surtout à la «raison d’Etat». Me Ashok Radhakissoon, ancien président de l’Information and Communication Technology Authority(ICTA), confirme que «la Constitution de notre pays, section 12, vient dire que nous avons droit à la protection de notre vie privée et par extension, à la protection de nos communications», mais il rappelle que cette même section 12 «dit aussi qu’il est permis dans un Etat démocratique de faire certaines dérogations à la protection des libertés fondamentales.»


A cet égard, le Premier ministre, Navin Ramgoolam devait reconnaître, dans sa réponse à une interpellation parlementaire de Rajesh Bhagwan, le 20 octobre 2009, que «(…) l’écoute téléphonique constitue une violation claire des droits fondamentaux à la liberté d’expression, excepté sous certaines conditions spécifiques». Dans ces conditions spécifiques, donc, les écoutes téléphoniques sont autorisées par la loi à Maurice, et ce «dans l’intérêt de la souveraineté de l’Etat, de la sécurité nationale et de l’ordre public» et «selon des paramètres spécifiques», précisait le PM en réponse à une autre question parlementaire du député Adil Ameer Meea, le 18 octobre 2011.

 

Ecoutes non-officielles

Autorisées sous certaines conditions, oui, «et encore, pas pour n’importe quelle affaire», précise Me Ashok Radhakissoon, «seulement pour les affaires criminelles d’une certaine importance, relevant par exemple du terrorisme, du trafic de drogue ou de la grande criminalité». Et ces paramètres spécifiques dont parle le PM, c’est la nécessité pour la police qui veut procéder à une écoute, d’obtenir l’autorisation d’un juge en chambre. Me Ashok Radhakissoon affirme en outre que, pour cela, les policiers doivent «prouver qu’ils n’ont pas d’autre moyen d’avoir accès à ces informations pour faire avancer leur enquête». La police communique ensuite la demande du juge à l’opérateur, qui est alors tenu de communiquer le numéro de téléphone et le relevé détaillé des communications sur un an de la personne concernée.

 

Légalement, la police mauricienne n’a pas accès au contenu des conversations… Excepté sous le Prevention Of Terrorism Act 2002 et l’ICT Act 2001. Dans sa réponse à la question parlementaire d’Adil Ameer Meea du 18 octobre 2011, le PM est venu confirmer que jusqu’à présent, l’ICTA n’avait encore jamais eu recours à cette procédure.

 

Mais à côté de ces écoutes dites «judiciaires» (autorisées par un juge), il existerait aussi un autre type d’écoutes. On les appelle pudiquement «écoutes administratives», parce qu’elles ne passent pas par le circuit de demande d’autorisation légale. Ces écoutes administratives – lisez : non officielles – sont supposées permettre de déceler les dangers potentiels constitués par des délinquants, terroristes, opposants politiques... «Cet autre type d’écoutes existe, on n’en connaît pas exactement les contours, mais on constate que c’est là», observe Me Ashok Radhakissoon. «Dans un Etat, la pratique existe d’une façon occulte, il y a certaines instances…Et ce n’est pas qu’à Maurice, c’est dans tous les pays, même les plus démocratiques

 

D’autant que l’évolution technologique a considérablement simplifié les procédés d’écoute et permet même la surveillance de masse. Désormais, il ne s’agit plus seulement d’écouter vos conversations téléphoniques. Il est devenu également possible de vous «géolocaliser» c’est-à-dire de suivre vos déplacements, et même d’écouter dans la pièce où vous êtes… tout ça à partir de votre propre téléphone portable. Lors des Printemps arabes, quand les citoyens ont renversé les dictatures en Egypte et en Lybie, ils ont découvert des chambres d’écoute où des équipements de surveillance sophistiqués suivaient leurs moindres mouvements, rapporte Wikileaks.

 

Dans sa base de données SpyfilesWikileaks répertorie les entreprises privées qui dans le monde entier, développent cette vaste industrie du renseignement. L’ONG britanniquePrivacy International, qui défend le droit au respect de la vie privée, place dans son Top 10 des pays où les citoyens sont le plus surveillés : la Malaisie, la Chine, les USA, la Thaïlande, Israël, la Grande-Bretagne, Singapour et la Russie (classement 2007).

 

Maurice n’apparaît pas dans le classement, mais les Mauriciens n’en sont pas moins largement convaincus que les téléphones sont sur écoute dans le pays. Navin Ramgoolam, lui-même, avouait lors d’une réponse à la question parlementaire de Rajesh Bhagwan demandant des «garanties» que les opposants politiques n’étaient pas sur écoute, que «moi-même, même en tant que Premier ministre, je fais très attention. (…) Je ne parle presque jamais au téléphone parce qu’il y a cette réaction».


Fabrique de la croyance

Dans un rapport datant de 1983, le chef-juge sir Maurice Rault relevait déjà la tendance qui, selon lui, ne passait pas le test de la rationalité, selon laquelle beaucoup de citoyens ordinaires, «que personne ne rêverait de mettre sur écoute», sont convaincus d’avoir des signes qu’ils sont sur écoute. Il mettait en évidence les mécanismes de cette «fabrique de la croyance», qu’il rattache aux expressions du ‘noubanisme’. (voir hors texte Ecoutes et noubanisme).

 

Dans ses réponses aux questions parlementaires, le Premier ministre n’a pas donné de garantie que les opposants politiques n’étaient pas sur écoute. En revanche, il a spécifié que le matériel était trop coûteux pour surveiller la population mauricienne toute entière. Il faudra s’y faire : seuls quelques «heureux élus» sont écoutés, et encore, pas nécessairement ceux qui pensent l’être. Mais comme observait Harish Boodhoo, la perception peut être encore plus dangereuse que la réalité...

 

HORS TEXTES

Ecoutes et "noubanisme" 

DANS SON rapport de 1983 intitulé «Tapping of telephone. Evidence to prove tapping», le chef-juge sir Maurice Rault décrivait déjà ce sentiment généralisé selon lequel «pratiquement tout le monde à Maurice est convaincu que les téléphones sont sur écoute». Il relevait, associée à cette perception, la croyance selon laquelle cette pratique tiendrait de l’amateurisme, et aurait plus à avoir avec des méthodes à la Dupont et Dupond dans Tintin qu’avec James Bond.

 

Les tables dʼécoute et Navin Ramgoolam

DANS SES réponses à la PQ B/748 d’Adeel Ameer Meea, le 18 octobre 2011, sur «National Security Service and telephone tapping», le Premier ministre Navin Ramgoolam devait expliquer que lors de son premier mandat, «il n’y avait aucune instruction pour mettre qui que ce soit sur écoute» et que «j’avais reçu la garantie qu’il n’y avait aucune écoute». Il avait donc décidé de faire démonter tous les matériels d’écoute : «Il n’y avait alors plus aucune possibilité d’écoute tout ce temps», jusqu’à l’affaire de l’évasion de Sabapathee et des émeutes de 1999, où il avait alors pris la décision de faire réinstaller les équipements d’écoute. Mais, explique le PM, «les équipements ne sont pas arrivés à temps. J’ai perdu les élections de 2000. Les équipements sont arrivés entretemps, et le nouveau gouvernement a décidé, à juste titre, que ces équipements devaient être installés (…)».

 

A une question d’Alan Ganoo affirmant que la National Security Service «surveille quotidiennement les communications dans le pays», Navin Ramgoolam devait répliquer qu’en raison du coût, c’est impossible : «Ils ne le font pas et ce n’est pas possible de le faire. Tout ce que nous pouvons avoir, comme je l’ai expliqué, c’est le ‘qui a appelé qui’». Ce à quoi Paul Bérenger devait conclure : «L’honorable Premier ministre nous dit qu’il n’y a pas d’écoute par la NSS. Nous croyons le contraire

 

Catherine BOUDET

Journal du Samedi n°112 du 24 mars 2012

 


 

 



 

Par Catherine Boudet
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Samedi 17 mars 2012 6 17 /03 /Mars /2012 12:30

François Sarah est politologue dans un cabinet d’études de la capitale. Avec un double regard en droit constitutionnel et en sciences politiques, il est d’avis que l’on assiste actuellement à une instrumentalisation de l’appareil constitutionnel par les politiciens.

 

FRANCOIS SARAH : «UNE DEFAILLANCE
DANS LE SYSTEME LEGISLATIF»

 

 

François Sarah, vous avez une formation en science politique et en droit. Cette double approche est intéressante pour l’analyse de l’actualité politique. Quelle est votre méthode de travail ?

Je m’appuie beaucoup sur les law reports, c’est-à-dire les décisions de justice compilées. Ce sont, d’une part, les décisions de la Cour suprême de Maurice mais aussi les décisions des juridictions qui font autorité à Maurice, dont la Grande-Bretagne bien sûr, mais aussi les USA, l’Inde, ou encore Ceylan. Par exemple, le jugement rendu dans l’affaire A.R. Mahboob contre le gouvernement de Maurice (1982), se base sur la définition de la séparation des pouvoirs qui est donnée dans une décision de justice rendue par le Privy Council dans un cas venant de Ceylan (Sri Lanka).


Je considère donc les law reports comme des textes contenant des principes de philosophie politique. Le premier jugement post-indépendance d’une importance constitutionnelle, c’est le cas de Vallet contre Ramgoolam en 1973, où l’avocat Vallet vient contester certaines clauses du Representation of the People’s Act de 1958 et du Representation of The People’s Ordinance de 1972. Le jugement vient dire qu’il incombe à la Cour suprême d’interpréter les législations faites par le Parlement, et que le Parlement ne saurait évader la responsabilité de voir ses actes remis en question devant la Cour suprême. Ce jugement est important car il affirme et ce, quelques années après l’Indépendance seulement, la suprématie de la Cour suprême par rapport au Parlement en matière d'interprétation constitutionnelle.


 

Pourquoi est-ce si important ? Quel enseignement pour l’actualité politique ?

C’est important si nous regardons, par exemple, comment le Local Government Act 2011 a été passé au Parlement. Pendant que le bill était au Parlement, on a procédé au redécoupage des circonscriptions. Ce qui est le plus blessant par rapport à l’ordre constitutionnel, c’est que le Président de la République, à qui appartient l’initiative de ce redécoupage, n’a pas été engagé dans la procédure préliminaire de redécoupage. Cela pose donc la question de la légalité et de la constitutionnalité des circonscriptions ainsi délimitées et donc de la loi qui a ainsi été passée. La question qui se pose : sous quelle autorité, le ministre et les autres parties prenantes (maires, Electoral Commissioner, présidents des villages et des district councils) sans le Président de la République, peuvent-ils venir ensemble pour décider d’une question aussi cruciale ? Quelle est l’autorité qui leur donne ce mandat ?

 

 

Se seraient-ils, selon vous, octroyés ce pouvoir de décision ?

A mon avis, il s'agit bien d'une défaillance dans le processus législatif. Mais c’est à la Cour suprême de décider s’il y a un élément d’inconstitutionnalité et d’illégalité. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’on n’a pas consulté le Président, et au regard de la loi, c’est un grave manquement.

 

 

Il a été consulté après…

Oui, et ça reste un grave manquement. Après la mort, la tisane. Le ministre des Collectivités locales a déjà procédé aux nouvelles délimitations, avec l’Electoral Commissioner et les autres parties prenantes. Et ces delimitations sont déjà passées au Parlement. Elles sont en annexe de la loi qui a été votée en décembre 2011. 


Le redécoupage des circonscriptions a été effectué sous l’autorité de l’ancienne loi, celle de 2003, que le nouveau bill proposait de remplacer. Alors, on fait quelque chose sous l’autorité d’une loi qu’on va révoquer ? Puis on prend cette chose et on l’annexe dans la nouvelle loi ? C’est grave.


D’autant plus qu’en droit, on a la notion de loi ex-post facto, c’est-à-dire des lois qui viennent après le fait, sanctionner le fait, et une bonne partie de la jurisprudence anglo-saxonne condamne les lois ex-post facto.

 

 

Quelle serait la marche à suivre maintenant ?

La bonne marche serait que le Président et les parties prenantes amènent le litige devant la Cour suprême ou bien demandent un avis à la Cour Suprême.

 

 

Comment expliquez-vous alors qu’on aurait laissé passer ce point de droit sans le clarifier ?

Quand on vient dire que «dans notre pays, le Parlement est souverain», pour justifier que la loi sur les collectivités locales soit passée de cette façon, c’est qu’il y a une conception erronée de l’étendue du pouvoir du Parlement.

 

Et quelle serait, selon vous, l’étendue du pouvoir du Parlement ?

 

La Constitution dit, dans son chapitre 5, section 31, «There shall be a Parliament for Mauritius, which shall consist of the President and the National Assembly», et dans la section 45 : «Subject to this Constitution, Parliament may make laws for the peace, order and good government of Mauritius». «Subject», dit la Constitution, donc le pouvoir législatif est soumis à des impératifs constitutionnels, il n’y a pas à sortir de là.


Dans le jugement du chef-juge Maurice Rault dans l’affaire Mahboob contre le gouvernement de Maurice, et dans le jugement rendu dans le cas Vallet contre Ramgoolam, il est dit que le pouvoir du Parlement n’est pas un pouvoir illimité. Ce qu’il faut préciser, c’est que le Parlement n’est pas «souverain», il exerce une partie de la souveraineté. La souveraineté est diffuse, investie dans les trois organes du gouvernement, à savoir le Parlement, la Cour suprême et l’Exécutif. Mais la souveraineté est aussi investie dans la Constitution, dans le peuple. Le Peuple, la Constitution, le Parlement, l’Exécutif et le Judiciaire détiennent la souveraineté en tant que corporation. Cette notion de corporation en jurisprudence signifie que la souveraineté n’est jamais in toto dans un corps, n’est jamais in toto dans le peuple, ou dans la Constitution, ou dans le Parlement ou dans le judiciaire. Elle est diffuse. C’est le principe même de la séparation des pouvoirs.

 

 

Pour en revenir au Local Government Act 2011, êtes-vous en train de dire qu’il y a un traitement politique d’une question juridique ?

Il semble bien, effectivement, qu’il y ait une politisation. Le State Law Office, qui doit voir les lois avant qu’elles n’arrivent au Parlement, n’a pas relevé le soupçon d’illégalité qui pesait sur le nouveau Local Government Bill. Comment cela se fait-il ?

 

 

Et que pensez-vous de la prorogation du Parlement ?

La prorogation c’est une question tactique. Ce sont des delaying tactics. Pourquoi est-ce qu’on proroge ? Parce qu’on craint que son adversaire politique ait d’autres cartes en main. Qu’on risque de se retrouver en minorité au Parlement.

 

 

Des delaying tactics légales.

Oui, dans le cadre d’un régime d’inspiration westminstérienne, c’est une procédure commune. Cela relève de la configuration des relations entre le système politique et l’appareil constitutionnel.

 

 

Ce qui veut dire ? Que cela relèverait de l’instrumentalisation ?

De l’instrumentalisation de l’appareil constitutionnel par le politique, absolument.

 

 

Dans la mesure où c’est une procédure légale, en quoi relèverait-elle d’une manipulation ?

Cela relève d’une manipulation dans le sens où le but d’une Constitution n’est pas la perpétuation d’un parti au pouvoir. Le but d’une Constitution, et la Constitution de Maurice le dit clairement, c’est la protection des droits individuels, c’est la protection des gens. La Constitution, c’est une protection contre les ingérences d’un gouvernement.

 

Propos recueillis par Catherine Boudet

Journal du Samedi n°111 du 17 mars 2012

 


 

Par Catherine Boudet - Publié dans : Interview
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  • Journaliste et analyste politique, Docteur en Science politique, spécialiste des constructions identitaires et socio-politiques à l'île Maurice.

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