Samedi 14 janvier 2012 6 14 /01 /Jan /2012 15:25

VASSEN KAUPPAYMUTHOO :
«CʼEST LA CWA QUI GASPILLE L'EAU, PAS LES MAURICIENS»

 

Vassen Kauppaymuthoo, estimez-vous que la baisse de la pluviométrie est un facteur explicatif de nos problèmes d’eau ?

La pluviométrie moyenne à Maurice est de 2 100 mm par an, avec des variations d’une année sur l’autre. Ces variations sont visibles pour 2010 avec un chiffre plus bas de 9,7 % par rapport à la période de référence (1971-2000). Cette variation reste, selon moi, dans la norme. D’ailleurs, si je me réfère aux chiffres utilisant l’écart-type qui définit les variations normales, ce chiffre est de 374 mm. Tant qu’on se situe dans la fourchette de 2 100 mm +/- 374 mm, cela ne peut pas être considéré comme une situation exceptionnelle. Que peut-on alors dire de 2009 où nous avions 2 300 mm de pluie ? 2010 n’est pas une année exceptionnelle en terme de sécheresse.

 

Donc vous estimez que Maurice ne subit pas de sécheresse ?

Pas du tout. Maurice ne ne subit pas de sécheresse. A titre de comparaison, en Namibie, la pluviométrie varie entre 50 mm par an et 600 mm par an selon les régions. Voilà un pays qui souffre réellement de sécheresse. A Maurice, on a 4 000 millions de mètres cubes d’eau qui tombent sur l’île annuellement. On utilise 223 millions de mètres cubes de cette eau pour les besoins domestiques, et cela fait à peine plus de 5 % de l’eau reçue sur l’île en terme de pluie. Alors venir dire qu’on a des problèmes de sécheresse sur une île au climat tropical comme Maurice c’est un peu berner les gens.


Mais on nous dit que les Mauriciens gaspillent l’eau !

A Maurice on consomme 170 ou 180 litres d’eau par jour et par personne. D’accord si on était en Israël ou aux Emirats Arabes Unis, on pourrait dire qu’on gaspille l’eau. Mais à Maurice, avec toute cette eau qui tombe, il faut se poser réellement la question si on ne demande pas déjà un peu trop à la population en la rationnant à quelques heures par jour pour les chanceux (souvent de 4h à 8h du matin), avec une eau boueuse pour certains et en lui faisant subir une augmentation de plus de 30 % du tarif. Je pense que ce ne sont pas les Mauriciens qui gaspillent l’eau, c’est plutôt la CWA qui gaspille 50 % de notre eau potable traitée et chlorée, avec les fuites dans le réseau. C’est la CWA qu’il faudrait sanctionner plutôt que la population qui souffre réellement et qui paie réellement le prix de cette mauvaise gestion.


Les Mauriciens seraient donc des boucs émissaires ?

Selon moi, on se sert de chiffres pour dévier le vrai problème, pour transférer la responsabilité du problème sur d’autres choses et pour faire oublier les vrais problèmes : la mauvaise gestion de la CWA à cause de la démotivation générale du personnel, des interventions politiques et des luttes internes, le manque de moyens, le manque de formation, le sur-paiement des experts étrangers et le sous-paiement des fonctionnaires locaux. La CWA semble être devenu un bateau à la dérive secoué dans tous les sens par les différents gouvernements, mais nul ne sait réellement dans quelle direction elle se dirige. On parle même de privatiser l’organisation alors que l’on sait que l’eau est essentielle et que cela a causé beaucoup de problèmes sociaux et même des émeutes dans certains pays d’Amérique du Sud suite aux augmentations. Il faut redresser la barre avant qu’il ne soit trop tard.


■ Vous voulez dire qu’on est en train de se cacher derrière les chiffres ?

Dans un pays où la population ne reçoit l’eau que 4 heures par jour, on vient nous dire qu’on gaspille l’eau, on est à côté de la plaque. Oui, on est en train de se cacher derrière les chiffres.


On n’a pas besoin de chiffres pour constater que le réservoir de Mare aux Vacoas est presque vide.

Mare aux Vacoas représente une anomalie importante, d’autant plus que la Mare Longue qui est à quelques centaines de mètres de là est quasiment pleine. Je pense qu’il faudrait examiner les possibilités de fuite de plus près, mais également le déboisement intensif auquel Maurice est actuellement en train de faire face : on a beaucoup déboisé pour créer des routes, des IRS, des champs pour cultiver des légumes, même autour de la Mare aux Vacoas. Les arbres jouent un rôle important, même critique, car ils agissent comme des réservoirs d’eau naturels attirant la pluie. Le manque de pluviométrie dans certains endroits, s’il est avéré, peut être causé par la diminution drastique de notre couverture végétale. Les Anglais ont découvert cela très tôt, et ils ont engagé de gros moyens pour reboiser les régions autour de la Mare aux Vacoas. Mais nous avons tout oublié, et notre appétit effréné pour les gains rapides nous a mené à cette situation.


Pensez-vous qu’il pourrait y avoir un problème de détournement de rivières alimentant le réservoir ?

 Dans ce cas, je pense que ce n’est pas l’eau qu’on est en train de détourner, mais l’attention des gens par rapport aux problèmes réels. En effet, la plupart des compagnies sucrières qui puisent l’eau dans les rivières collaborent avec la CWA et gèrent leur eau généralement bien, à part certaines exceptions. Pointer du doigt ces compagnies sucrières, c’est en faire des boucs émissaires, c’est encore une fois, selon moi, une façon de détourner l’attention par rapport au problème principal qui est un problème de gestion de l’eau.


Comment réagir par rapport à cette situation alarmante ?

 L’eau, c’est la vie, c’est une commodité de laquelle dépend lourdement en premier lieu la stabilité sociale de notre île, mais aussi les activités économiques. Un pays sans eau, c’est un désastre assuré. Je connais d’ailleurs beaucoup d’étrangers qui pensent repartir à cause de ce problème, et je perçois beaucoup d’inquiétudes de la part de plusieurs opérateurs économiques. 

Ce problème d’eau nous ramène dans le tiers-monde. Mais après tout, je me demande si nous ne commençons pas à payer le prix de notre manque de considération pour notre environnement pour des gains d’argent rapides. Ce n’est que quand le dernier arbre aura été coupé, que nos terres auront été vendues et bétonnées, nos rivières et nos océans auront été empoisonnés et détruits et que nous n’aurons plus d’eau que nous nous rendrons compte que l’argent n’est pas comestible.

 

Journal du Samedi n°102 du 14 janvier 2012 

 

 

Par Catherine Boudet - Publié dans : Interview
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Samedi 14 janvier 2012 6 14 /01 /Jan /2012 14:40

Le Premier ministre parle de mauvaise planification du dossier eau. Du côté des responsables, sécheresse et gaspillage sont les explications avancées pour justifier le manque d’eau sont les explications avancées pour justifier le manque d’eau. Enquête sur le problème d’eau à Maurice.

 

LES MENSONGES DE L'EAU
NOUS ACCUSONS !

 

Rajen Bablee et Catherine Boudet

 

 

LES ZONES D’OMBRE DU DOSSIER EAU


DEPUIS PLUS d’une année, en effet, le pays se trouve dans une situation de stress hydrique due notamment au faible taux de remplissage du principal réservoir de l’île, Mare aux Vacoas. Pour autant, les autorités ne sont jamais venues expliquer à la population de façon formelle les réelles causes de ce stress. Elles se renvoient la balle, donnent des explications approximatives ou alors refusent de communiquer.


Au cours de cette enquête, nous avons noté les contradictions, les non-dits, l’existence d’une mafia de l’abattage illégal des arbres, la mauvaise planification, une absence d’étude cohérente, des faux arguments ou encore une négligence et un laisser-aller complice. C’est à partir de cela que nous accusons les autorités d’incompétence et de négligence et nous accusons cette partie de la population qui continue à laver leurs sols ou leurs voitures à grande eau alors que leurs voisins n’ont pas une goutte d’eau dans leur robinet, de crime contre la communauté.


Dans tout ce dossier de l’eau, il y a des zones d’ombre. Des faces cachées contre lesquelles les questions se heurtent, restent sans réponses. Mais aussi des tentatives de nous emmener dans d’autres directions… Vers des boucs émissaires, tels que la sécheresse, des cours d’eau déviés ou encore la théorie selon laquelle ce serait seulement au-dessus de Mare aux Vacoas que la pluie ne tombe pas…


Il n’y a que le Premier ministre qui est sorti du lot pour fustiger, sans les nommer, les responsables du dossier ‘Eau’. Il les accuse de mauvaise planification. Cependant, ces derniers restent tous tapis dans l’ombre. Personne n’est venu de l’avant pour tenter une explication, exception faite de Prem Saddul qui, il est vrai, n’est président du Conseil d’administration de la Central Water Resources Unit (CWA) que depuis six mois. Les autres sont restés silencieux, n’ayant même pas le courage de reconnaître cette incompétence décriée par le PM.


Il est inconcevable que c’est après plus d’une année de stress hydrique et de signes visibles du manque d’eau à Mare aux Vacoas, que Prem Saddul vienne suggérer qu’il est «tout à fait d’accord pour qu’il y ait une étude scientifique pluridisciplinaire pour, dans un premier temps, analyser en surface, puis en profondeur, cette ‘mare’ et son ‘catchment area’. Ce, pour avoir une idée claire afin de prendre les décisions qui s’imposent. Voilà une enquête scientifique qui intéresserait le Mauritius Research Council (MRC)».


Les autorités attendaient-elles qu’il n’y ait plus d’eau potable à Maurice avant de se décider ? Et encore, s’agit-il seulement d’un effet d’annonce pour répondre aux accusations du Premier ministre ? D’ailleurs, Prem Saddul, dans le communiqué qu’il a émis uniquement au quotidien l’express, précise ceci : «Le Premier ministre a tout à fait raison de dire qu’on pêche par manque de vision, par manque de planning, par manque de conscientisation et par manque de communication».


Des éléments d’information venus de sources diverses évoquent que les racines du problème de Mare aux Vacoas sont multiples. Les autorités ne sont jamais venues démontrer avec exactitude l’ampleur des fuites dont elles parlent. Mais des sources en interne évoquent, notamment, la mauvaise planification de la demande d’eau, notamment dans le sud de l’île où au fil des années, les hôtels, les usines, les villas IRS disposant chacune de piscines sont venus augmenter la demande en eau. Cette mauvaise planification du développement comme cause du stress hydrique, a d’ailleurs été reconnue par le directeur de la Water Resources Unit, qui déclarait dans le magazine Impact n°1 du 12 mars 2010, «Avec le développement de l’aéroport et des IRS dans le Sud, la demande en eau a dépassé nos espérances (…) Il y a beaucoup de variables qui rentrent en ligne de compte, on ne prévoyait pas tout ça


Et c’est sans compter les fuites dans le réseau de distribution, qui font perdre entre 40 et 60 % de l’eau potable. Encore que ce problème de fuites a été dûment pris en charge par la CWA, qui à l’occasion de l’installation des tuyaux du wastewater, en a profité pour mettre en place un vaste programme de remplacement des anciens tuyaux d’alimentation. 


Et puis, il y a encore la déforestation décriée par le Mauritius Sugar Industry Research Institute (MSIRI). Mais cette déforestation est à deux volets : officielle pour agrandir les routes, par exemple ou encore, illicite, par une certaine mafia qui opère en toute impunité.


Et à rajouter sur la (déjà longue) liste des scandales, nous sommes en présence d’allégations concernant un trafic d’eau potable dont sont victimes les usagers mauriciens…

 

 

LA PROPAGANDE DES CHIFFRES


DANS SA lettre ouverte aux Mauriciens, parue dans l’express de lundi 9 janvier dernier, le chairman de la CWA, M. Prem Saddul, a présenté ses excuses aux Mauriciens pour les longues coupures d’eau survenues l’an dernier. Il a avancé un certain nombre de raisons pour justifier le manque d’eau. D’après le chairman de la CWA, nommé à la tête de l’institution le 15 juillet dernier, alors que le manque d’eau battait son plein, la première de ces raisons est la sécheresse. «L’île Maurice dans son ensemble a traversé une période de sécheresse, dont l’impact sur le social fut ressenti à travers l’île», a affirmé M. Prem Saddul.

 

D’après les estimations provisoires des services météorologiques de la station nationale de Vacoas (les chiffres définitifs devraient être disponibles fin février seulement), la pluviométrie moyenne pour l’année 2011 a été d’environ 1 900 millimètres. Pouvons-nous parler alors d’une baisse de la pluviométrie ou d’une sécheresse à Maurice ? Il apparaît qu’il est tombé plus de pluie sur l’île Maurice en moyenne en 2011 (1 900 millimètres) par rapport à 2010 (1 824 millimètres). L’année 2009 a été la plus pluvieuse des trois dernières années, avec une pluviométrie moyenne de 2 397 millimètres.


Pluviométrie faussée

 

On ne peut pas affirmer que la pluviométrie est en train d’augmenter ou de diminuer en se basant uniquement sur les chiffres des trois dernières années. Car, avertissent les Services météo de Vacoas, « aucune conclusion ne peut être tirée en considérant seulement les données pluviométriques de 2 ou 3 années consécutives. Pour estimer une tendance, c’est toujours sur une période longue, 30 ans ou plus. »

 

Précisément, si on considère l’évolution de la pluviométrie sur le très long terme, la station de Vacoas constate effectivement une baisse : le taux moyen de pluviométrie décroît de 57 millimètres tous les 10 ans sur la période 1905-2007. Ainsi, comparé aux années 1950, la pluviométrie moyenne à Maurice a chuté de 8 %.

 

Pour autant, une baisse de 8 ou même 10 % peut-elle causer un stress hydrique ? Il tombe quand même plus de 4 000 millions de mètres cubes d’eau de pluie sur Maurice par an (4 164 millions de m3 très exactement, selon les chiffres officiels de la Food and Agricultural Organization des Nations Unies pour 2010). Et le rapport d’experts du Mauritius Research Council («Thematic Working Group Water Resources», Final Report août 2001) indique en page 3 que la pluviométrie à Maurice est «supérieure à la moyenne mondiale de 22,5 %».


L’ingénieur de l’environnement et consultant Vassen Kaupaymuthoo est formel : «Il n’y a pas de sécheresse à Maurice», affirme-t-il (voir interview) Si ce n’est donc pas un manque de pluie, il semblerait que le problème se situe davantage dans l’irrégularité de cette manne céleste, qui ne tomberait pas régulièrement tout au long de l’année et qui ne tomberait pas de façon égale suivant les régions. L’île reçoit 67 % de son approvisionnement en pluies en été. La pluviométrie moyenne varie d’une région à l’autre. Le Sud ne reçoit que 610 mm alors que le Plateau Central reçoit 2 154 mm pour l’année 2010.

 

En outre, ces irrégularités sont accentuées par le changement climatique, qui a affecté les équilibres hydrologiques dans les pays du sud-ouest de l’océan Indien, indiquent la Station de Vacoas. Si l’on considère les précipitations saisonnières, les services météo de Vacoas observent un mois de décembre 2010 «extrêmement sec», avec un record, car la moyenne des pluies tombées n’a été que de 8 % de la pluviométrie moyenne habituelle.

 

Ainsi, Bishek Narain, responsable de la communication à la CWA, observe cette année écoulée un phénomène tout nouveau de débalancement des précipitations, qui sembleraient s’effectuer au détriment de la région de Mare aux Vacoas.

 

Donc, si cette irrégularité des précipitations, qui par ailleurs sont d’un volume conséquent au total, pose problème, cela ne fait que confirmer une chose : ce n’est pas Mère Nature qui est coupable d’avarice, c’est bien que ses enfants ne font pas le nécessaire au niveau du stockage de la ressource.


Les experts dénoncent


Le rapport d’experts du MRC datant de 2001 spécifiait déjà que le problème de l’eau à Maurice ne découlait ni de la sécheresse, ni de la pluviométrie, mais de l’incapacité à prendre en charge de façon adéquate cette ressource. D’une part, le rapport pointe du doigt l’incapacité à prendre en charge le run-off, c’est-à-dire les eaux qui partent à la mer : «Mauritius is in the fortunate situation of having sufficient water resources to cope with current demand. However a high proportion of the rainfall occurs during the summer months and cyclones. Because of this rainfall pattern and the topography of the island, there is high surface runoff (53%), corresponding to annual average of 2, 067 Mm3.» Le rapport dénonce aussi l’insuffisance des moyens de stockage : «Although the average annual rainfall in Mauritius is considered adequate, irregular rainfall and insufficient storage capacity cause seasonal shortages».


Exit donc, l’argument selon lequel le stress hydrique serait la cause de nos problèmes d’eau. Le deuxième coupable pointé du doigt par les autorités serait le Mauricien qui gaspille l’eau. «Avec une consommation de 170 litres/tête d’habitant (140 pour Singapour) les Mauriciens ont tendance à trop gaspiller l’eau potable au quotidien», affirme le chairman de la CWA, Prem Saddul.


Comment peut-on dire que le Mauricien gaspille l’eau, s’insurge Vassen Kaupaymuthoo, alors qu’il ne reçoit que 4 heures d’eau par jour dans son robinet et ne peut même pas se doucher au moment opportun ? Il est vrai que les 170 ou 220 litres d’eau utilisés quotidiennement par les Mauriciens, sont sans commune mesure avec les vrais gaspilleurs d’eau que sont les USA et le Japon, qui détiennent le record mondial avec 600 litres par personne et par jour. Il apparaît que Maurice se situe dans une moyenne qui se rapproche de celle des pays européens (250 et 350 litres). La consommation d’eau à Maurice est donc l’indication d’un pays en plein développement. D’ailleurs, le rapport du Mauritius Research Council, en 2001 déjà, prévoyait déjà un accroissement des besoins en eau potable passerait même à 250 litres/hab en 2040…


Il faut signaler au passage que les ménages ne constituent que 67 % de la consommation d’eau potable (11% pour les commerces et industries et 4 % pour les hôtels), comme l’indiquent les statistiques du CSO pour 2010.


En outre, même si les besoins en eau potable du pays augmentent, la consommation du pays en eau potable représente une part infime de la ressource en eau. Sur plus de 4 000 millions de m3 d’eau par an (dont on récupère environ 1 million de m3), l’eau potable produite à Maurice n’est que de 223 Mm3 en 2010. Dans ces conditions, comment peut-on affirmer que l’on gaspille l’eau ? De l’avis de Vassen Kaupaymuthoo (voir interview, page 9), non seulement il n’y a donc pas de sécheresse à Maurice, mais en plus, on ne consomme qu’une infime partie de cette eau qui tombe, soit à peine 5%.


La réalité crue, c’est que l’on essaie de faire porter le chapeau du problème de l’eau à Maurice, soit en amont (une ressource insuffisante) soit en aval (une population gaspilleuse), tout cela pour masquer les véritables causes du stress hydrique… qui se situent au milieu, c’est-à-dire au niveau de la gestion de la ressource en eau et de sa distribution.


 Journal du Samedi n°102 du 14 janvier 2012

Par Catherine Boudet - Publié dans : Dossier
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Dimanche 11 décembre 2011 7 11 /12 /Déc /2011 22:38

Le rapport de la Commission Justice et Vérité est à peine sorti qu'il cré déjà la controverse. Les propositions formulées en vue de réparer les crimes et atténuer les séquelles de l'esclavage et de l'engagisme sont-elles applicables ou irréalistes ? Pendant que le gouvernement étudie le volumineux document avant de se prononcer sur la question, voici quelques éléments de réponse.


APRES LE PARDON

 

Prises une par une, ces propositions ne sont ni totalement révolutionnaires, ni totalement utopiques. Le problème réside plutôt dans les logiques qui relient ces diverses propositions entre elles, qui peuvent paraître maladroites, voire contradictoires.

 

Déjà, pas facile de s’y retrouver dans le fouillis des différents volets de propositions du premier tome du rapport. En gros, les préconisations sont de trois ordres : des mesures d’ordre moral qui ont trait surtout à la mémoire et à la reconnaissance des identités ; des mesures socio-économiques dans un objectif de justice sociale ; des propositions visant à «démocratiser la vie publique».

 

 

Au niveau 1 de la justice «restaurative» préconisée par la CJV, la demande de pardon officiel. Là où on a identifié des victimes, il faut bien désigner des coupables ou leurs représentants. Il incombe donc, pêle-mêle, à l’Etat mauricien, aux anciennes puissances coloniales, à l’Eglise catholique et à certaines institutions privées, de faire acte de contrition pour les crimes commis au titre de l’esclavage et l’engagisme. On passera sur la question de la pertinence de demander des excuses à un Etat qui n’existait pas encore au moment des crimes désignés - de toute façon, prononcer des excuses officielles, ça ne mange pas de pain - et on remarquera toutefois que la demande de pardon officiel présente le mérite de ne pas faire peser une demande de pardon sur des individus mais sur des institutions. L’église catholique n’y a d’ailleurs pour sa part pas fait d’objection.

 

Mais pour certains – entendez, les anciennes puissances coloniales, qui ont les moyens - la demande de pardon n’est pas gratuite, pas totalement symbolique. La Hollande, la France et la Grande-Bretagne devront mettre la main à la poche pour participer au financement de projets de réhabilitation des zones où les descendants d’esclaves sont en majorité. Car la mise en œuvre de ces recommandations seront coûteuses, avertit la CJV.

 

 

Là où une telle recommandation pose problème, c’est qu’elle ne demande pas à ces pays d’accepter leur responsabilité uniquement pour l’esclavage et l’engagisme, mais aussi «pour leurs conséquences ressenties encore aujourd’hui à Maurice». Faire reconnaître des responsabilités concernant des systèmes d’exploitation humaine historiquement datés, c’est une chose, mais demander dans la foulée d’endosser aussi la responsabilité des conséquences actuelles dans l’île Maurice indépendante d’aujourd’hui, cela ressemble fort à de la déresponsabilisation et affaiblit la crédibilité de cette préconisation.

 

 

Certaines mesures d’ordre socio-économique semblent plus responsabilisantes pour l’Etat mauricien. Encore faut-il qu’elles soient compatibles avec les orientations économiques du gouvernement et du secteur privé. Ainsi, l’augmentation de la pension vieillesse à Rs 4 000 ou encore la révision des horaires de travail maximum, «pour empêcher l’exploitation de la force de travail». On pourra d’ailleurs objecter que de telles mesures pouvaient être formulées sans le recours à une étude des conséquences de l’esclavage et de l’engagisme.

 

 

En revanche, un certain nombre de mesures techniques concernant le domaine culturel semblent non seulement tout à fait réalisables, mais surtout souhaitables, à condition d’avoir recours à de l’expertise et à des transferts de compétences étrangères. On pense notamment à des mesures pour la conservation des documents papiers et digitaux pour empêcher la dégradation des sources, des archives nationales et surtout des informations de l’état-civil. Le rapport souligne d’ailleurs avec raison la nécessité d’élaborer une politique nationale pour une gestion intégrée du patrimoine mauricien, et ce en consultation avec le public.

 

 

La CJV fait aussi, dans la foulée, des préconisations concernant Maurice Ile Durable, en souhaitant que le développement durable inclue un volet culturel. Et elle se prononce aussi, en matière de réconciliation nationale, pour l’introduction des télévisions privées. Deux mesures tout à fait pertinentes, dont toutefois le rapport avec les séquelles de l’esclavage et de l’engagisme ne saute pas aux yeux.

 

Le volet sûrement le plus controversable du rapport relève de ce qu’on pourrait appeler une sorte d’«affirmative action orale» dans le domaine politique. La CJV demande la réaffirmation de l’identité créole dans la sphère publique. Des discussions «positives» sur la contribution des créoles à la société mauricienne doivent être initiées «financièrement et verbalement» par le gouvernement, affirme le rapport. Parallèlement, le rapport affirme que «la présentation des castes en tant que système secondaire et résiduel doit être combattue dans l'île Maurice moderne» et demande que le canvassing électoral sur la base de l’appartenance de caste soit sanctionné. La CVJ souhaite que «la nation devrait avoir les moyens légaux de poursuivre tout individu ou organisation promouvant le castéisme dans la sphère officielle». La CJV préconise toutefois la «promotion de l'héritage de l'engagisme comme une raison de fierté». Une telle ingénierie des origines ancestrales et des identités des groupes, peut apparaître au mieux, comme une incohérence ou une maladresse de la CJV, qui demande d'un côté la neutralité ethnique de la sphère publique et de l'autre récuse cette même neutralité.

 

 

La CJV va encore plus loin dans sa «démocratisation de la vie publique», en demandant «au Premier ministre et au leader de l’opposition de donner l’exemple aux autres politiciens pour arrêter d’utiliser la culture et la religion comme instruments pour gagner de la popularité et des votes». Quand on sait que les arguments électoraux de nature ethnique, castéiste ou religieuse sont appelés par la nature même du système électoral, exiger une telle mesure semble tout aussi efficace que d’administrer du Panadol à un cancéreux. Petit coup de griffes aux associations socio-culturelles aussi, dont la CJV exige un meilleur contrôle des activités et des financements.

 

A la lecture de ces recommandations, qui ne sont pas totalement farfelues prises une par une, on ne peut toutefois s’empêcher de se demander si la Commission Justice et Vérité n’aurait pas un peu joué les apprentis sorciers.

 

Catherine BOUDET

l'express-dimanche n°17825 du 11 décembre 2011

 

Par Catherine Boudet - Publié dans : Analyse
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Dimanche 11 décembre 2011 7 11 /12 /Déc /2011 08:41

Les Mauriciens peuvent paraître passifs et même divisés sur les sujets d'actualité. Et c'est tant mieux, car une opinion publique toujours unie derrière un leader, c'est la caractéristique des dictatures.

 

 

«LES MAURICIENS NE SONT PAS DES MOUTONS DE PANURGE»

 

«L’opinion publique, c’est le baromètre que l’autorité politique devrait toujours consulter.» C’est avec cette citation de Napoléon Bonaparte que Raheem Gopaul, organisateur du groupe de réflexion RAFAL (Royal and Friends Action Line), ouvrait le débat consacré à «Existe-t-il une opinion publique à Maurice ?». C’était le 2 décembre dernier, à la Chambre de Commerce à Ebène, avec, comme invités, les deux éditorialistes Subash Gobine et Yvan Martial.

 

Force est de constater que l’opinion publique à Maurice ne joue pas vraiment le rôle que lui prêtait Napoléon. Mais ce n’est pas pour autant que l’on doive sombrer dans le pessimisme le plus total et croire que l’opinion publique mauricienne est totalement passive, voire inexistante. Car, avertit Subash Gobine, l’opinion publique n’est pas «une espèce de grosse baleine que tout le monde peut voir». Il n’y a pas une seule opinion publique, mais différents courants d’opinion. «L’opinion publique mauricienne est divisée en 1,3 million de Mauriciens qui sont intelligents chacun à leur façon», explique Yvan Martial. En rappelant que si cette opinion publique est dispersée, et qu’elle ne sait pas toujours comment s’exprimer, ça ne veut pas dire qu’elle est inexistante.  « Heureusement que les Mauriciens ne sont pas des moutons de Panurge », se félicite l’ancien rédacteur en chef de l’express.

 

Yvan Martial rappelle toutefois que, même si ça peut être un rêve de soulever les masses, il est impossible de vouloir contrôler totalement et durablement l’opinion publique. Car, souligne-t-il, l’opinion publique est pareille à une anguille, «quand on veut l’attraper elle nous file entre les doigts». Et c’est une bonne chose, ajoute Yvan Martial, car vouloir contrôler l’opinion publique, c’est un rêve totalitaire, qui a été réalisé par des dictateurs comme Hitler ou Staline.

 

Le problème, regrettent les divers participants, ce sont les tentatives de récupération politique. Comme si, à défaut de contrôler l’opinion publique, on cherchait à la leurrer, à la manipuler. Un autre membre du public, Koomara Venkatasawmy, observe que certains leaders politiques font tout pour désorienter cette opinion publique et l’amener dans leur sens à eux. Comme le souligne Yvan Martial, il y a «des politiciens qui sont passés maîtres dans l’art de susciter des faux débats pour faire passer des pilules amères». Assurément, l’opinion publique mauricienne mérite mieux.

 

Catherine Boudet

l'express-dimanche n°17825 du 11 décembre 2011

Par Catherine Boudet
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Dimanche 11 décembre 2011 7 11 /12 /Déc /2011 08:16

Cinquante ans après la mort de Franz Fanon, on redécouvre ses réflexions sur le devenir des nations décolonisées. A Maurice, nous avions pris une longueur d'avance sur les commémorations. Mais avons-nous bien compris Fanon ?

 

FANON, PLUS QUE JAMAIS D'ACTUALITE

 

Ce 9 décembre 2011 marque le cinquantième anniversaire de la mort de Franz Fanon. A cette occasion, la France qui l’avait longtemps ignoré, redécouvre Fanon, réédite ses œuvres. Mais à Maurice, on n’avait pas attendu les commémorations pour se rappeler tout ce que la pensée de Fanon a d’actuel et tous les enseignements que l’on peut en tirer pour l’actualité politique. Déjà lors du meeting politique du 1er mai dernier à Vacoas, le Premier ministre, Navin Ramgoolam avait conseillé aux Mauriciens de relire Peau noire, masques blancs de Fanon. Afin, laissait-il entendre, de ne pas céder à des complexes d’infériorité ou de supériorité raciale surtout vis-à-vis de certains acteurs politiques.

 

L’idée d’un complexe de race était en effet un point important développé par Franz Fanon dans Peau noire, masques blancs, où il fournit une analyse psychologique des séquelles de la colonisation au niveau des individus. Ce premier ouvrage est aussi un manifeste appelant les anciens colonisés à se libérer de cette emprise désastreuse, à ne pas tomber dans le piège de vouloir affirmer une identité qui serait égale ou supérieure à l’identité de l’ancien colonisateur.

 

Mais ce n’est pas la seule utilité des écrits de Fanon. Son oeuvre appelle aussi à ne plus être dépendant du poids de l’Histoire. «Seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du Passé», écrit-il dans Peau noire, masques blancs.

 

Ce théoricien de la libération analyse également les mécanismes au niveau des pays par lesquels l’aliénation créée par la colonisation persiste après la décolonisation. Il explique pourquoi les anciennes colonies ont du mal à se décoloniser, dans les pratiques et dans les esprits, surtout les pays où il n’y a pas eu de véritable lutte de libération nationale. Dans Les damnés de la terre, il examine notamment ce qu’il appelle «les mésaventures de la conscience nationale », quand le désir d’indépendance ne suffit pas à assurer un véritable projet national et aboutit à des ralliements destinés au «partage du gâteau de l’indépendance» plus qu’à la construction nationale.

 

Franz Fanon montre aussi, quand la décolonisation a été mal aboutie, pourquoi ces pays décolonisés sont gangrénés par la corruption, comment dans ces pays, on passe aisément «de la nation à l’ethnie, de l’Etat à la tribu», lorsque les partis, détournés de leur rôle, deviennent des moyens d’accaparement et des instruments d’immobilisation du peuple.

 

Décidemment, le Premier ministre avait raison de le dire, la lecture de Fanon reste plus que jamais d'actualité à Maurice. L'auteur martiniquais nous a légué un formidable outil de réflexion sur nous-mêmes. A nous maintenant de savoir ce que nous voulons en faire.

 

Catherine Boudet
l'express-dimanche n°17825 du 11 décembre 2011

Par Catherine Boudet - Publié dans : Eclairage
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  • Journaliste, Analyste politique - Docteur en Science politique, spécialiste des questions identitaires et socio-politiques à l'île Maurice.

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